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Les glaneurs des villes

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Les glaneurs des villes

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Les glaneurs des villes

Un reportage de Delphine Roucaute

Photos de Karim El Hadj

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Il est 23 heures, un samedi soir à Lyon. Dans une petite voiture, Maceo, Amaléa et Lou* discutent des derniers détails de leur expédition nocturne. « J’aime bien le Simply Market, on y trouve toujours plein de choses », avance Amaléa, emmitouflée dans sa grande doudoune. « Non, on va plutôt aller là où il y a le grand mur à escalader, on sera plus tranquilles », répond Maceo, les deux mains sur le volant. Ils enfilent des gants de jardinage, fourrent des sacs de course dans leurs poches, et se préparent à se faufiler dans la nuit lyonnaise. Leur objectif : dénicher des aliments encore comestibles jetés dans des poubelles de supermarchés.

Les trois comparses sont membres des Gars’pilleurs, un mouvement créé il y a tout juste deux ans et dernier né de la sphère des antigaspi français. Aux côtés d’autres mouvements tels que la médiatique Disco Soupe, la start-up Zéro gâchis ou le réseau de glaneurs agricoles Re-Bon, Les Gars’pilleurs se donnent pour mission de lutter contre le gaspillage alimentaire et de sensibiliser le grand public à cette question de plus en plus saillante dans les sociétés contemporaines.

Leur outil de contestation est le glanage – pour certains dans les champs après la récolte, pour d’autres dans les poubelles de la grande distribution. Ils récupèrent les invendus, fruits et légumes mal calibrés et denrées fraîchement périmées pour ensuite aller les redistribuer dans la rue. L’idée est d’en faire un moment public et convivial, ouvert à tous. « On privilégie les lieux avec du passage pour discuter, ouvrir le débat, explique Maceo, jeune cofondateur du mouvement lyonnais. On ne veut pas juste distribuer de la nourriture, on veut parler. On n’est pas une banque alimentaire. »

Si toutes ces initiatives se déclarent apolitiques, Les Gars’pilleurs se différencient de leurs camarades par leur critique acerbe du système agroalimentaire. « Discosoupe a un côté très légaliste. Nous, on est le côté pirate de la récup’ », souligne Amaléa. Le mouvement a beau être jeune, Les Gars’pilleurs n’en sont pas à leurs premiers faits d’armes. Avant d’en faire un acte militant, les trois compagnons pratiquaient déjà le glanage pour se nourrir. Alors les poubelles, ils connaissent bien.

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La routine du déchétarien

Amaléa sort une feuille de son sac. Là, elle a listé tous les supermarchés où les ont menés leurs rondes de nuit, avec les bons et les mauvais plans. Chacun a ses habitudes, chacun ses préférences. La petite bande se décide finalement pour un supermarché de la banlieue sud de Lyon. En général, ils évitent les supermarchés du centre-ville, plus exposés aux regards et donc aux contrôles de police, et plutôt fréquentés par les personnes qui n’ont pas les moyens de se rendre en périphérie avec une voiture. L’acte militant s’efface devant la détresse sociale.

La voiture arrive sur place. Dans le parking désert, il s’agit de se faire discret. On réajuste les capuches, on surveille les rares voitures qui passent encore aux alentours. Le grand portail est rapidement franchi dans la pénombre. De l’autre côté, entre les palettes et les bennes, des bacs proposent, gueule béante, une orgie de nourriture, bien emballée. Là un lot de fromages périmés de la veille ou d’il y a quelques jours. Ici des choux-fleurs trop petits ou des patates pas assez fringantes. Là-bas, des pizzas emballées dont la date de péremption sera atteinte le lendemain. Le tout est enfourné dans cinq gros sacs de course en une vingtaine de minutes. Au moment de partir, on remarque une poignée dans le mur qui se dresse entre l’arrière du magasin et le parking. Et tout le monde sort par la grande porte.

Malgré la rapidité de l’action, les trois glaneurs se sont tenus à quelques grands principes. Ils ne se sont pas servis à outrance, car ils savent que d’autres gens passeront probablement derrière eux pour récupérer de quoi manger, et rien ne sert d’accumuler les denrées si on les jette après. Par ailleurs, ils ont fait en sorte de laisser le local dans l’état dans lequel ils l’avaient trouvé, afin que les employés n’aient pas à nettoyer derrière eux. Et évidemment, rien n’a été dégradé. Ni pour entrer, et encore moins pour sortir.

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Chaque glaneur a ses habitudes. Si certains se méfient de la viande, d’autres n’hésitent pas à la goûter crue au-dessus de la poubelle. La plupart se laissent surprendre par leurs trouvailles et en profitent pour goûter de nouvelles choses. Pour tous, il s’agit d’une amélioration de leur quotidien. Maceo se souvient de ses débuts, il y a quelques années : « En gros, on est passé des pâtes au tournedos. » Pour Amaléa, le glanage d’après les fêtes « a été l’occasion d’avoir son foie gras de l’année ». Mais Lou tempère : « La grande distrib’, ce n’est pas de la nourriture de grande qualité. » Au menu, on trouve souvent de la junk food – pizzas, croque-monsieurs et nuggets fleurissent au fond des poubelles. « Mais tant pis, je préfère que mon argent soit utilisé à bon escient, pour des produits de qualité », ajoute le plus jeune de la bande.

Les trois « déchétariens » ont des parcours un peu atypiques. Lou suit une formation de berger et vient rendre visite à ses amis lyonnais dans un squat. Amaléa, en pause entre deux cycles d’études, est brièvement passée de l’autre côté du local à poubelles et vient de rendre son tablier de caissière. Maceo s’occupe de personnes âgées la nuit. Ils ont entre 21 et 23 ans. Leur pratique du glanage s’inscrit dans un souci de débrouille, à rebours de la société de consommation. « Notre message, c’est “Ouvrez les yeux sur la grande distribution” et “Apprenez à ne pas dépendre des supermarchés” », appuie Amaléa. « Faire les poubelles de supermarché doit être un mode de consommation de transition, dans le but de se diriger vers un mode de consommation local, éthique et soutenable pour l’humain et la planète », expliquent-ils sur leur site Internet.

“La poubelle c’est chacun pour soi”

Mais le glanage est loin d’être l’apanage de jeunes militants. Il s’agit d’une pratique ancienne qui, de rurale, est devenue de plus en plus urbaine. Les plus anciens la pratiquent aussi, souvent de manière plus isolée. Parfois en substitution totale à tout autre mode d’achat, parfois en complément.

C’est le cas de Guy. Depuis plus de dix ans, ce retraité de 76 ans nourrit toute sa petite famille à partir de ce qu’il trouve dans les poubelles du supermarché situé près de chez lui, à Saint-Germain-en-Laye, banlieue aisée de l’ouest parisien. Tous les matins, il se mêle aux quelques silhouettes emmitouflées qui attendent devant un supermarché clos, à l’heure où les bus emportent les premiers travailleurs vers leur journée de travail. Là, sur le flanc d’une banque, les employés de l’enseigne de distribution sortent les poubelles, et les laissent à la discrétion des glaneurs, qui œuvrent en silence dans le froid.

Les employés connaissent leur existence et manifestent une certaine bienveillance à leur égard. Avant de rentrer de sa pause cigarette, l’un d’eux s’approche du groupe et les prévient : « Faites attention aux yaourts, ils ont pris un coup de chaud hier et c’est risqué. Evitez la quatrième benne. » Une fois le rideau de fer refermé, le groupe se rue sur les bennes et en tirent des trésors : des avocats un peu mûrs, des groseilles, des beignets emballés. Des fois, ce sont des meules de fromages, des thons entiers ou des écrevisses. Dans la quatrième benne, une montagne de yaourts témoigne de la panne qui a touché, la veille, un réfrigérateur du magasin. Rupture de la chaîne du froid : personne n’y touchera.

Le groupe s’organise comme une micro-société, avec ses propres règles. Les partages se font par petits groupes, loin des poubelles. « La poubelle, c’est chacun pour soi », témoigne Michèle, la femme de Guy, qui ne va plus au rendez-vous de 6 heures depuis qu’elle s’y est battue. L’effort en vaut quand même la chandelle, puisque le foyer économise ainsi 400 euros, parfois plus, de nourriture par mois. L’argent ainsi épargné leur sert à se payer des vacances à Center Parcs ou à réparer la voiture. Avec une retraite de 1 500 euros par mois, et un loyer à 600 euros, ce complément de nourriture est le bienvenu. « Je n’achète que 15 % de ce que je consomme, s’enorgueillit Guy. Il faut être récupérateur dans l’âme. » Tout ce qu’ils ne mangent pas, ils le congèlent ou le donnent. « Il faut que tout cela serve. Si je jette, ça ne sert à rien que je me lève. »

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Au carrefour de deux systèmes

Contrairement à certains de ses compagnons de glanage, Guy n’éprouve aucune gêne à parler de sa pratique. Preuve d’une évolution du regard de la société ? Pour le chercheur Hadrien Riffaut, coauteur de l’étude Glaneurs dans les villes, publiée en 2010 par le Centre de recherche et d’étude sur la philanthropie, le glanage « est devenu plus toléré, même pour ceux qui le pratiquent ». Les mouvements anti-gaspi qui fleurissent depuis maintenant trois ans en France ont le mérite d’avoir porté la problématique de la lutte contre le gaspillage alimentaire sur la scène publique. Non sans ironie, on observe désormais les grandes enseignes se saisir elles-mêmes du problème et tenter de sensibiliser leurs clients à grands renforts de campagnes publicitaires, à l’image des affiches d’Intermarché en faveur des « fruits et légumes moches ».

Malgré tout, le discours positif sur cette pratique ne doit pas faire oublier la réalité sociale et la précarité bien souvent sous-jacente. « Aujourd’hui, on associe le glanage au gaspillage. On a presque oublié que derrière, il y a des situations de précarité », veut alerter M. Riffaut. « La vision actuelle de l’aide sociale est très traditionnelle. Elle se situe plus dans une logique d’assistanat que d’accompagnement. Il faut la rendre plus ouverte », plaide le chercheur. Le glanage pose la question du don dans une société très marchande et inverse les logiques. Les glaneurs sont en quelque sorte au carrefour de la faillite deux systèmes, celui de l’aide sociale et celui de la société de consommation. Tributaires du premier, ils exploitent le second.

L’intérieur de l’appartement de Guy et Michèle est le témoin de cette réappropriation. Véritable temple de la consommation, il offre leur place à toutes sortes d’objets disparates. Les barquettes de produits préparés leur serviront à faire des verrines, tandis que des roses n’ayant trouvé aucun acheteur le jour de la Saint-Valentin ornent toujours leur table basse. Le couple peut faire sienne la devise des Gars’pilleurs : « Rien ne se perd, tout se récupère. »

Texte
Delphine Roucaute

Photos et vidéos
Karim El Hadj

 

 


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/societe/visuel/2015/02/27/les-glaneurs-des-villes_4584868_3224.html#qlB7kY8CvBPcQxzk.99

 



05/03/2015
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